Écouter la musique, et plus encore !

Que dire de la musique sinon qu'elle se fond à merveille avec la poésie. L'art en effet chante sous des formes diverses, exprimant en cela l'har-monie secrète de l'uni-vers. Trinh Xuan Thuan ne nous sensibilise-t-il pas à la source de la mélodie de l'Univers dont l'art en serait une percée des secrets.1 De tout temps, l'art exprime à travers ses manifestations variées l'incantation renouvelée de l'âme universelle.

Qu'il s'agisse de sculpture, de peinture, de poésie ou de musique, c'est au plus profond de lui que, riche de son mystère, l'acte créateur se déploie lais-sant s'échapper les impul-sions correspondant à sa forme d'expression. En musique et en poésie des rythmes et des sons sont agencés de manière à créer un espace envoûtant et riche en signes évoca-teurs. On parlera alors de la musicalité d'un poème ou encore de la poésie de certaines sonates ou nocturnes .

L'une ou l'autre forme d'expression invite à une expérience émotionnelle ou spirituelle renvoyant le sujet à lui-même, en relation avec l'invisible, l'immatériel. Le champ d'exploration esthétique qui lui est offert est par définition celui du mys-tère. C'est une expérience mystique dont la fonction première consiste à unifier l'homme au monde invisible.

Sur les plans esthétique et émotionnel, la musique et la mystique ont en com-mun de transcender le champ affectif et d'apaiser en réunissant sensibilité, grâce et beauté. Par la musique, c'est-à-dire au contact avec les phéno-mènes de résonance, il nous est possible de nous laisser saisir et de réagir au plan émotionnel, en expérimentant toute la gamme des émotions humaines: des profondes souffrances du coeur en passant par la joie fééri-que de certaines mélodies enjouées, pour atteindre la voie de l'extase alors que toute agitation provo-quée par l'enthousiasme ou la nostalgie s'est dissipée et qu'il ne reste que cet état d'âme surna-turel, cette vague impres-sion de surexistence.

Comme s'il s'agissait d'une psychanalyse, les vibrations sonores que constitue la musique sont porteuses de charges émotives libératrices. Qu'il soit question de mouve-ments romantiques, d'en-volées impétueuses ou de rythmes dansants, le fait de s'arrêter pour écouter, pour ressentir, apprécier, et vivre dans son corps ces résonances envahis-santes mais combien réconfortantes que nous offrent les poètes des sons, nous rend heureux et nous donne, ne serait-ce qu'un instant, l'occasion d'approcher le bonheur.

Il est vrai que toutes les musiques ne procurent pas des effets libérateurs identiques. C'est pour-quoi, suivant notre état d'âme, un choix vibratoire personnel et circonstancié s'impose. Les études dé-montrent d'ailleurs, qu'à l'écoute des musiques, des différences significatives peuvent être observées dans les réactions des individus dépendant de la structure mélodique en présence. Si l'on s'en re-porte à l'écoute de la musique classique, on affirme encore aujour-d'hui que les oeuvres de Bach et de Haendel auraient pour effet de nous entraîner au coeur du mystère sacré de la vie tandis que celles de Beethoven et Mendelssoln sauraient davantage re-joindre en nous les senti-ments humains, l'expres-sion des grandes joies tout comme la compassion.

Les rythmes et les harmo-nies déterminent en effet des types d'émotions et peuvent même, par l'éveil de l'imaginaire, avoir certains effets sur le caractère des individus. Dans son livre Nos trois corps et les trois mondes Janine Fontaine insiste sur les phénomènes de réso-nance dans le développe-ment de l'histoire de l'humanité. Il est intéres-sant d'apprendre que les anciens Égyptiens sa-vaient déjà diviser les tons musicaux en quart ou en tiers de ton de manière à éveiller le mental ou le corps émotionnel de leurs sujets selon le cas. Avec les Grecs est apparu le demi-ton ayant des réso-nances aux plans physique et mental, d'où l'impor-tance accordée, en Grèce, au corps et à l'action: les jeux athlétiques, les tour-nois, la danse (pensons au personnage de Zorba qui, par la danse, réussissait à "transformer les calamités extérieures en une suprê-me et dure félicité"2 ); tan-dis que les Romains, de leur côté, ne reconnais-saient à la musique qu'une fonction militaire, occupés qu'ils étaient à promou-voir les valeurs de virilité et de contrôle de soi, ainsi que les manières sérieu-ses.3

En Inde, grâce à la tonalité douce et précise des ins-truments, c'est l'art des mentras et la méditation qui étaient rejoints par les sonorités, ce que l'on reconnaît encore aujour-d'hui au son indien. On sait aussi que le peuple russe demandait autrefois au chant de lui redonner l'unité qui lui manquait. Comme si, grâce au pou-voir créateur, les sons har-monisés par l'homme per-mettaient de retrouver le sens profond et unitaire recherché: "il devenait l'es-pace d'un seul peuple, grâce au chant qui le tra-versait".4 On sait tous, d'ailleurs, pour avoir en-tendu leur chant, la beau-té typique des choeurs d'hommes en Russie.

De toute évidence, on le devine maintenant, écou-ter la musique ne consiste pas uniquement qu'à se laisser vaguement berser par des rythmes et des mélodies ou encore qu'à fredonner indifféremment des airs entraînants. C'est, bien au contraire, l'occa-sion rêvée d'un ressource-ment, d'un éveil au plus que soi. La présence de la musique dans la réalité a toujours servi à éveiller la matière à la vie secrète des vibrations, à lui don-ner une âme et à faire surgir en elle une étincel-le de beauté. Elle a tou-jours contribué aussi à alléger et à ennoblir les servitudes terrestres. Elle est une création du monde sans cesse renou-velée dans ses rythmes et ses tonalités grâce aux découvertes scientifiques et acoustiques, rappellant à l'homme qu'il est lui aussi habité et gouverné par des rythmes et des ac-cents tout comme l'Uni-vers. Car la nature n'est pas silencieuse, "elle se plaît à nous envoyer en permanence des notes de musique."5

On ne saura peut-être jamais percer les lois secrètes de la vraie mé-lodie, mais la volonté tou-jours renouvelée chez l'homme d'organiser et de comprendre le monde, lui permettra de découvrir et de créer combien d'autres harmonies encore, de se rapprocher sans doute toujours plus du rythme de l'Univers - sans jamais l'atteindre toutefois -, con-tribuant ainsi, par ce char-me, à illuminer et à magnifier son existence.

1. La Mélodie Secrète, Et l'homme créa l'univers, Trinh Xuan Thuan, Ed Folio 1991
2. Alexis Zorba, Nikos Kazantzaki, Éd. Livre de poche, no.335 p.412
3. Nos Trois Corps et les Trois Mondes, Janine Fontaine, Éd Robert Laffont, 1986 ch.VII
4. La Musique et l'Angoisse, Amédée Ponceau, Ed. La Colombe, Paris 1951 p.15
5. La Mélodie Secrète, op. cit. p. 311


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Nicole L.-Falardeau
Sainte-Foy
AGORA Novembre 1997



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