Charles-Henri Audet
Professeur de français au Cégep de Sainte-Foy
Chargé de
cours en linguistique à l'Université Laval
La dernière réforme de l'enseignement du français au
collégial a fait disparaître l'étude de la linguistique. En
cette fin de 20e siècle, cette
«nouveauté» est inadmissible. Au
collégial, la littérature par-dessus tout, tout le monde est
d'accord; et je ne demande pas mieux. Le retour aux grands auteurs, le
retour aux grands textes. Très bien ! Le retour à l'analyse
littéraire et à la dissertation... si on n'en perd pas le plaisir
de lire, très bien aussi. Mais pas aux frais de la disparition
complète de la linguistique. Cela n'a pas de sens. Après trois
ans de silence paresseux, je saisis enfin l'occasion de le dire.
Je propose donc:
Ce cours de linguistique réintégré devrait comprendre
à peu près exactement les éléments prévus
dans les anciens Cahiers de l'enseignement collégial, à
savoir:
1- En premier lieu: une brève présentation de la
linguistique, de ses champs d'étude et de leur
développement; une brève présentation du
schéma de la communication et des fonctions du langage; un
portrait sommaire des familles de langues; une brève histoire de
la langue française en France et en Amérique du Nord; et
quelques notions de socio-linguistique suivies de considérations
appropriées, mais sommaires aussi, sur la situation de la langue
française au Québec.
2- Mais surtout -- et c'est pour cela que tout ce qui
précède doit rester sommaire: la description objective de la
structure interne de la langue française d'aujourd'hui: son
système phonétique, son lexique, sa morphologie, sa syntaxe.
En cette fin de 20e siècle, alors que l'état
de la science du langage et la formation linguistique d'un bon nombre d'entre
nous le permettent, les étudiants de l'ordre collégial,
pour employer de nouveau le jargon, ou du moins ceux qui le désirent,
devraient pouvoir compter sur un cours de la nature et du niveau de celui que
je propose pour prendre objectivement connaissance et conscience de leur langue
maternelle: de son histoire, de sa place dans le monde et de sa situation au
Québec, mais surtout de sa structure interne:
phonétique, lexicale, morphologique et syntaxique.
Qui a eu l'idée d'éliminer les Éléments de
linguistique du programme ? Un vague littéraire qui n'a pas
aimé ses cours de linguistique à l'université ou les a
trouvés trop difficiles ? un qui n'en a jamais fait ? ou un
qui a été le témoin des aberrations que nous connaissons
tous -- des profs qui n'y faisaient qu'à leur tête:
quarante-cinq heures de socio-politico-linguistique ou quarante-cinq heures de
phonétique mi-acoustique mi-articulatoire, selon leurs
spécialisations universitaires particulières ou leurs
dadas ? Il y a eu des faiseurs de mauvaise réputation, j'en
conviens. Dans ce domaine comme dans d'autres. Mais ce n'est pas par eux que
l'on juge de l'ensemble des professeurs, ni de la place d'une science dans un
programme d'études.
La description scientifique de la langue n'est pas une ennemie de
l'esthétique littéraire; n'est pas non plus un
éteignoir de la créativité ou de la sensibilité
poétique. La linguistique française, c'est l'étude
à la fois objective et merveilleuse de la structure même de cette
langue française dont est faite notre littérature. C'est
l'étude de la parole et de l'écriture, non seulement comme
instruments de communication, mais aussi et surtout comme instruments de
conceptualisation de l'univers et de représentation de
l'expérience. Les littéraires et les communicologues qui le
souhaitent peuvent toujours s'en priver, mais ils n'ont pas le droit d'en
priver la prochaine génération de Québécois qui
passera dans nos collèges. Le Ministère non plus. Il faut le lui
dire.
Le 2 avril courant, dans le cadre d'un colloque annuel intitulé
Journées de linguistique, se tiendra (s'est tenu) à
l'Université Laval, un forum sur la place de la linguistique dans
l'enseignement collégial et universitaire. Ce forum a été
organisé par des gens qui terminent une maîtrise ou un doctorat
dans le domaine et qui se voient bloquer tout accès à
l'enseignement collégial. Ces gens s'indignent de se voir couper les
emplois. Évidemment ! Et ils s'inquiètent.
Soit ! Mais surtout ils s'étonnent, comme moi, de la tournure
des événements. La littérature par-dessus tout:
encore une fois, tout le monde s'entend. Mais pas à l'exclusion de la
linguistique la plus élémentaire et la plus utile à la
formation fondamentale -- scientifique autant que culturelle. J'en appelle
à votre sens commun. Et je prie le Comité pédagogique
aussi bien que l'A.P.E.F.C. de répéter poliment aux bonnes
oreilles ce que je viens de crier aussi fort que possible dans les
vôtres.
N.B. Je tombe d'accord avec mes collègues du forum des Journées
de linguistique sur le point suivant, explicité en particulier par
monsieur Pierre Martel (U. de Sherbrooke): Les linguistes sont parmi les
mieux habilités à enseigner la littérature. Leur
connaissance intime du fonctionnement de la langue en fait des
spécialistes du texte. En cette époque où l'enseignement
du français dans les cégeps du Québec fait l'objet d'une
réforme en profondeur, j'en appelle aux comités de
sélection des collèges. Je les vois prétexter de cette
réforme pour balayer du revers de la mains les candidats qui ont des
maîtrises et des doctorats en linguistique et remplir nos
départements de maîtres et docteurs en création
littéraire... Bien joli tout ça, et loin de moi l'idée de
mettre en doute les qualifications personnelles des uns ou des autres. Mais
réfléchissons un peu... nous risquons de la bousiller, cette
réforme. Ne privons pas nos collèges de bons linguistes; en
particulier de linguistes spécialisés en grammaire et en
lexicologie. Qu'il soit bien compris que je ne suggère pas à nos
linguistes candidats à l'enseignement de se priver de l'étude de
la littérature. Ils ont autant besoin de formation littéraire que
nos littéraires ont besoin de formation linguistique. La langue est
une.
2. Linguistique externe: linguistique historique et socio-linguistique
3. Linguistique synchronique interne: la langue française
contemporaine
3.2 Le lexique de la langue française
3.3 Grammaire descriptive du français
3.3.1 Généralités
3.3.2 Morphologie
3.3.3 Syntaxe
Résumé d'une communication présentée au Cégep de Sainte-Foy le 16 février 1996, lors de la Tournée
régionale du Comité pédagogique de français
(enseignement collégial), et le 2 avril 1996, au forum du 10e colloque des Journées de linguistique de
l'Université Laval. Texte à paraître dans le Bulletin
de l'APEFC (l'Association des professionnels de l'enseignement du français au
collégial), le 18 avril 1996, date d'ouverture de son
colloque annuel, à Québec.
Que le contenu de l'ancien Éléments de linguistique, le
cours 601-902, soit réintégré au programme de formation
générale et proposé comme choix de contenu en formation
générale «propre». [Dans le jargon
ministériel, le cours de formation générale
«propre», c'est le cours qu'il est prescrit d'adapter
aux besoins particuliers des divers programmes d'études; dans le
cas du français langue maternelle, il s'agit du 4e
d'une séquence de 4 cours obligatoires.]
J'ai fait suivre ce texte d'une proposition de plan de cours, que
voici:
Proposition de plan cadre pour un cours d'Éléments de
linguistique
à titre d'Ensemble 4 (Formation générale propre)
1. Présentation générale de la linguistique
1.1 Champs d'étude et bref historique de leur développement
1.2 Principes théoriques: notions de base et distinctions
fondamentales
1.3 Schéma de la communication; fonctions du langage
2.1 Présentation des familles de langues et de la méthode
comparative en ling. historique
2.2 Brève histoire de la langue française en France
2.3 Brève histoire de la langue française en Amérique du
Nord
2.4 En relation avec cette dernière, notions de socio-linguistique et
considérations appropriées sur la situation de la langue
française au Québec et au Canada
3.1 Notions de phonétique
- Le système articulatoire; le système phonétique
français
- L'étude et la maîtrise de l'A.P.I.
- Exercices dans des textes littéraires - Distinction signifié lexical / signifié grammatical dans
le mot
- Les différents lexiques, l'étymologie, les niveaux de
langue
- Les champs lexicaux, la synonymie, l'analogie
- L'exploitation lexicale du dictionnaire
- Exercices dans des textes littéraires - Distinction morphologie / syntaxe
- Distinction grammaire normative / grammaire descriptive
- Distinctions fondamentales et méthodologie de l'analyse
grammaticale:
- faits de langue / faits de discours (parole);
- signe (signifiant) / signifié;
- axes paradigmatique et syntagmatique;
- la méthode comparative en grammaire synchronique - Le mot français: sa structure fondamentale
- Identification et définition sémantique des
catégories grammaticales
- La valence grammaticale des mots selon leur catégorie
- Le phénomène de l'accord et du refus d'accord
- Morphologie sémantique du mot / sémiologie orale /
sémiologie écrite
- Considérations sur l'orthographe et l'exploitation des
grammaires d'usage
- Exercices d'observation et d'identification dans des textes
littéraires - Le rapport logique / le rapport syntaxique
- Les divers rapports syntaxiques; définition
sémantique des fonctions
- Analyse syntaxique de syntagmes et de phrases
- Exercices de syntaxe «textuelle»; la
cohérence syntaxique
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